L’éloge de la comptine

Actualités Orthophoniques Mars 1999 (volume 3, n°1)
Les recherches neurolinguistiques des dernières décades ont apporté de formidables nouvelles connaissances concernant le développement du langage chez l’humain. Le cerveau développe cette fonction longtemps avant l’âge de la pré-maternelle. Il est étonnant d’apprendre que déjà au 7 ème mois de vie utérine, les neurones s’activent en préparation de cet apprentissage. Ils opèrent alors, à ce moment, dans le champ auditif. Le foetus reçoit les stimuli venus de la musique que maman écoute évidemment, mais son cerveau s’intéresse davantage à la voix de maman, à ses intonations mélodiques et aux sons qui reviennent plus fréquemment lorsqu’elle parle. Nous savons que l’activité auditive est l?étape primaire essentielle pour apprendre une langue : « j’apprends à dire le mot si je l’entends » .

Au début des années 80, un chercheur japonais Murooka a enregistré des bruits utérins normaux de femmes enceintes. Ces bruits constituent la musique que, très tôt, le foetus enregistre régulièrement dans son milieu de vie. Or, cette musique originelle fut diffusée dans la pouponnière de bébés malades, agités, qui furent aussitôt apaisés à son écoute.

D’autres chercheurs ont prouvé que des nourrissons de quelques jours reconnaissaient la voix de maman et la langue habituelle entendue tout au long de la grossesse. Cette habileté précoce s’appuie sur la prosodie. La prosodie est la musique et le rythme de la langue. Cette modalité linguistique constitue la base de l’apprentissage de la silhouette sonore du mot et de la phrase. Il est donc stupéfiant de découvrir une aptitude cérébrale aussi précoce. L’expérience démontre que d’instinct, le parent favorise depuis toujours ce moyen de stimulation auprès du nouveau-né. Il approche son visage de celui de bébé – ouvre grand ses yeux – et surtout il amplifie son intonation qui devient très chantante et rythmique. Bébé apprend très tôt à répondre : alors il gazouille en tentant d’imiter la prosodie. Bébé se met ensuite à jaser seul pour son propre plaisir, alors, il s’écoute et sa rythmique vocale l ? excite, le fait « jubiler ».

Or ce plaisir correspond à un médium d’apprentissage et est maintenu durant toute la vie en traversant diverses étapes d’évolution. L’étape la plus précoce et la plus stimulante pour le cerveau est « la comptine ». Dès l ‘ âge d’un an, bébé veut et peut faire avec le parent la comptine « pique-pique pique, tape-tape-tape, roule-roule-roule ». Le rythme de la voix de maman et des mouvements qu’elle fait avec les toutes petites mains de bébé, induisent et canalisent le cerveau à produire également les mots avec le temps. Cette comptine et bien d’autre du même type se révèlent hyperstimulantes. Ainsi Nicolas, un autiste sévère, muet, de quatre ans, a réussi à émettre ses premiers mots après plusieurs exercices de comptine avec maman. La mélodie et le rythme vocaux appuyés sur le rythme du mouvement du corps rendent plus intéressant et facile l’émission des mots. La comptine est donc un merveilleux outil de stimulation pour tous les enfants. Elle permet l’apprentissage excitant, non- douloureux de vocabulaire, de phrases, de concepts complexes.

La comptine devient un jeu et non pas un « devoir de langage », car l’enfant bouge son corps, bouge sa bouche et tous les muscles de son petit visage, il scande et il joue avec sa mélodie vocale. Il a alors l’impression de danser et chanter – deux plaisirs sensoriels conjugués qui favorisent l’apparition des mots qui ont bâti ce plaisir. L’activité « comptine » débute vers un an, s’amplifie vers trois ans et atteint un paroxysme entre quatre et cinq ans. Les parents, les éducateurs et les enseignants exploitent ce plaisir pour l ? apprentissage du « dictionnaire langage ». Exemple : les parties du corps, les animaux, les aliments fascinants, les diverses actions quotidiennes, les émotions, etc.. Le cerveau reste marqué longtemps de ce plaisir éducatif. Tout adulte se souvient encore de comptines apprises en bas âge. Il s’émeut lorsque, par hasard, il en entend une et se surprend à scander intérieurement l’excitant texte.

Quel merveilleux jeu de langage ! La comptine !

Exemples

La dent de lait

J’ai perdu une dent de lait
La fée l?a enlevée
Elle l?a cachée sous l ? oreiller
Je lui dis :« s’il vous plaît »
Donne-moi du chocolat au lait
Et elle l ? a fait.

Les noisettes

Qui a caché les noisettes ?
Est-ce l’écureuil ou la chouette ?
Elles étaient dans la brouette
De ma petite s?ur Lisette
La chouette, inquiète
Sort de sa cachette
et rapporte les noisettes.

Ton étoile

il y a 400 milliards d’étoiles au ciel
Je sais qu’il y en a une juste pour toi
Quand ton c?ur est plein de peine
Des nuages cachent ton étoile
Alors, tu ne la vois plus
Mais tu sais qu’elle est là
La pluie fait disparaître les nuages
Comme tes pleurs font disparaître la peine
Et tu retrouves ton étoile.

Par Marjolaine Cadotte
Mirelle LAROSE – Orthophoniste – Montréal –